La bonne interview

Elise Goldfarb et Julia Layani :
« Tu consommes, donc tu votes »

Publié le 9 juin 2021 à 07h15

Elise Goldfarb et Julia Layani
Elise Goldfarb et Julia Layani

Depuis 5 ans, le cabinet Archipel&Co évalue la contribution économique et sociétale du boncoin à travers une série d’études réalisées auprès d’un large panel de Français. À l’occasion de l’anniversaire de la marque, une synthèse des enseignements de ces études a été faite, en l’enrichissant du regard de plus de 15 experts venus d’horizons différents : sociologues, économistes, historiens, politologues, journalistes, entrepreneurs. Élise Goldfarb & Julia Layani, entrepreneuses et fondatrices de l’agence Elise&Julia, donnent leur avis.

Élise Goldfarb et Julia Layani sont entrepreneuses, fondatrices de l’agence de conseil Elise&Julia, notamment responsable de la stratégie de contenu du site d’info-divertissement Melty. Elles ont également lancé le média Fraîches sur les réseaux sociaux, et animent aujourd’hui le podcast « Coming Out », qui œuvre à la libération de la parole des personnes LGBTQIA+.

Que vous inspire leboncoin ? Est-ce une plateforme qui fait écho aux valeurs de votre génération ?

EG & JL :

Pour nous, leboncoin est très représentatif des modes de consommation valorisés par notre génération, notamment l’économie circulaire. C’est une évolution très forte : il y a dix ans, leboncoin était simplement une marketplace, cool mais sans plus. Alors qu’aujourd’hui, toute une partie des jeunes de notre génération souhaite consommer de façon circulaire et est regardante de ce qu’elle consomme. Et ce y compris au sein des CSP+ !

Il y a aussi un « ras-le-bol » très fort vis-à-vis de la surconsommation, du gâchis, des contradictions des entreprises : pourquoi continuer à acheter ses vêtements auprès d’une marque qui brûle ses invendus par exemple ? Il y a un aussi ce côté « marre de se faire prendre pour des cons ».

Certains vont en premier lieu se diriger vers leboncoin pour trouver un produit moins cher, mais les deux logiques peuvent se rejoindre. Et nous insistons, c’est vraiment à notre sens une évolution notable récente. Il y a quelques années encore, on observait une forme de « snobisme » un peu parisien vis-à-vis du boncoin ou des plateformes d’achat-revente, sur le mode : « je vais vendre, mais pas acheter ». Désormais, l’achat est également bien accepté : ce n’est plus une contrainte, mais vraiment un besoin assumé, quelque chose que l’on fait par plaisir ou envie.

Et cela touche toutes les générations : la nôtre, mais aussi celle de nos parents.

La force du boncoin est aussi d’avoir su concentrer sur une même plateforme des économies très variées, de l’immobilier à l’automobile.

Par ailleurs, nous sommes aussi très sensibles au rôle de la plateforme dans les territoires. Cela fait aussi écho aux envies d’une partie de notre génération : donner la priorité aux petits commerces, plutôt que de commander sur Amazon par exemple.

La partie la plus « éveillée » des consommateurs de notre génération ne souhaite plus participer à la création de matière, et se tourne de plus en plus naturellement vers la seconde main.

Vous êtes très présentes et engagées sur les réseaux sociaux. Selon vous, le numérique et les plateformes en ligne sont-ils un levier pour « redonner du pouvoir » aux consommateurs et plus largement aux citoyens ?

EG & JL :

Oui, c’est vraiment un point clé de l’époque dans laquelle on vit. Aujourd’hui, on assiste à une forme de décloisonnement dans tous les pans de la société : on peut se faire recruter, alerter sur un sujet de société ou sur les pratiques d’une marque en postant une story sur Instagram, ou en interpellant directement un dirigeant. Il y a de plus en plus une volonté de briser les barrières et l’opacité des entreprises vis-à-vis des consommateurs.

C’est aussi dans l’ADN des petites annonces : il y a moins d’intermédiaires, c’est plus simple. Avant, la marque était reine. 

Et les marques qui ne sont pas responsables ou transparentes disparaissent plus vite du marché : on le voit très bien dans un secteur comme celui des cosmétiques. Cela change aussi les priorités : pour une partie de notre génération, la priorité c’est de savoir d’où vient le produit, comment il a été fait, à qui il a appartenu... et non plus seulement son prix.

Aujourd’hui, les consommateurs ont repris une partie du pouvoir.

Comment voyez-vous l’évolution de la consommation au cours des prochaines années, notamment pour les futures générations ?

EG & JL :

Une de nos convictions est que désormais, « tu consommes, donc tu votes ». La consommation est un vote, l’acte de consommation est devenu désormais un acte d’engagement, un acte politique : ce que je vends, ce que je porte, ce que je mange, dit qui je suis, et quel est mon engagement. C’est un élément hyper fort, et qui va sans doute toucher de plus en plus de gens, notamment de jeunes au cours des prochaines années.

Et l’économie circulaire et le recyclage ont vraiment le vent en poupe. On le voit avec des tendances comme l’upcycling, de moins en moins de gens adhèrent au modèle consumériste et « bling bling ». Des villes comme Dubaï sont de plus en plus décriées et de moins en moins à la mode. 

C’est en tout cas hyper important d’être à l’écoute des comportements qui émergent. Dans notre agence, c’est un point que nous valorisons. Nous organisons très régulièrement des après-midis de discussion / inspiration avec des jeunes, pour qu’ils nous racontent comment ils consomment, leurs envies... Une plateforme comme TikTok, très appréciée des jeunes, est aussi un bon miroir : aujourd’hui, elle est bourrée d’exemples de pratiques d’économie circulaire en tout genre. L’esprit « DIY », do it yourself, se généralise à plein de pratiques, de la cuisine aux vêtements. Il y a une vraie prise de conscience sociale sur ces sujets. Et un vrai éveil de la part des marques sur la question de la durabilité des produits, du caractère responsable.

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