La bonne interview

Jean Moreau :
« Il faut montrer qu’une entreprise peut allier impact et rentabilité »

Publié le 9 juin 2021 à 07h40

Depuis 5 ans, le cabinet Archipel&Co évalue la contribution économique et sociétale du boncoin à travers une série d’études réalisées auprès d’un large panel de Français. À l’occasion de l’anniversaire de la marque, une synthèse des enseignements de ces études a été faite, en l’enrichissant du regard de plus de 15 experts venus d’horizons différents : sociologues, économistes, historiens, politologues, journalistes, entrepreneurs. Jean Moreau, Co-fondateur et président de Phénix et co-président du Mouvement IMPACT France, donne son avis.

Jean Moreau est co-fondateur et président de Phénix, et co-président du Mouvement IMPACT France (Mouvement des entrepreneurs sociaux). Diplômé de l’ESSEC Business School, il a commencé sa carrière en banques d’affaires, avant de se diriger vers l’économie circulaire et la lutte contre le gaspillage alimentaire. Fondée en 2014, lauréate de plusieurs prix et labellisée « pionnier French Impact », la startup Phénix est devenue une entreprise sociale de référence en matière d’économie circulaire et de lutte contre le gaspillage alimentaire.

De quoi leboncoin est-il le nom pour vous ?

Jean Moreau :

leboncoin m’apparaît comme un acteur incontournable de l’économie française. Je dirais que leboncoin a fait de l’antigaspi et de l’économie circulaire sans le savoir, en démarrant à un moment où ces sujets étaient moins « sexy » et moins sous le feu des projecteurs. leboncoin a aussi démontré qu’on pouvait s’installer dans le paysage avec une posture d’humilité, avec un design sobre et un marketing essentiellement basé sur le bouche-à-oreille, qui a pris comme une traînée de poudre, et qui a pu inspirer d’autres belles histoires depuis, comme la marque des consommateurs « C’est Qui Le Patron », qui s’est construite sur des dynamiques similaires. leboncoin a par ailleurs montré, et cela me tient particulièrement à cœur en tant que co-président du Mouvement IMPACT France, qu’on pouvait allier forte croissance et fort impact, et qu’il n’y avait rien de contradictoire là-dedans, bien au contraire. 

Aujourd’hui, je suis convaincu que les Français vont sur leboncoin comme ils vont sur le site de la SNCF pour réserver un train. Ce que je veux dire c’est que c’est rentré dans les usages courants, pour toutes les classes sociales. C’est incroyable de toucher une aussi grande diversité de consommateurs. Bien sûr, il y a un impact social et environnemental énorme, mais on a clairement dépassé le cadre du seul consommateur responsable ou à petit budget.

C’est d’être passé d’une mode de consommation à « un mode » de consommation. leboncoin a développé un réflexe, une habitude, comme celle d’aller à la boulangerie. C’est un merveilleux exemple de massification d’une pratique qui, comme tout nouvel usage, a débuté sur une niche. C’est une voie qui nous inspire et que nous sommes en train de suivre avec l’application Phenix, où nous faisons également le pari que les courses antigaspi à petits prix vont progressivement devenir un nouveau standard de consommation, à la manière de ce que leboncoin a réussi à insuffler sur l’occasion et la seconde main. Je le dis toujours, l’écologie est une somme de changements de nos habitudes de consommation. En voici un ! Qui montre la voie à d’autres, à venir, notamment sur la dynamique zéro plastique et zéro déchet.

En fait, leboncoin, tout le monde connaît, tout le monde s’en sert. C’est ça le tour de force, c’est d’avoir massifier l’usage, de l’avoir fait rentrer dans les codes de consommation de notre société

Des « héros discrets » aux « consommateurs leaders » ?

Jean Moreau :

Consommer c’est choisir. Choisir c’est renoncer. C’est aussi simple que cela. Quand je choisis un produit plutôt qu’un autre, je dis quelque chose de la société que je veux. Nous, les consommateurs, avons un pouvoir immense, celui de choisir ce que l’on veut voir dans nos rayons, et ce que l’on ne veut pas, d’utiliser notre carte bleue comme un puissant bulletin de vote. Les entreprises en sont réduites à écouter les tendances de marché sous peine de disparaître. Dès lors, la question est celle de l’alternative. En existe-t-il une ? Y-a-t-il une offre sur le marché qui respecte la santé de notre planète et de ceux qui l’habitent ? Mais surtout, cette offre est-elle compétitive ? On le sait, c’est le point d’achoppement le plus courant : le mieux est, presque toujours, plus cher. À ce titre, le réemploi offre une réponse concrète en nous permettant de consommer de façon responsable, sans renoncer à notre pouvoir d’achat.

Le consommateur moderne c’est Clark Kent qui ignore qu’il a enfilé, sous son grand manteau, la tenue de superman. Nous sommes tous des super-héros qui s’ignorent. Car en achetant des biens et des services, nous investissons dans un modèle de société. En bonne intelligence collective, il nous revient de favoriser la seconde main. C’est, je crois, le sens de l’Histoire. Cependant, pour éveiller le héros qui sommeille en chacun de nous, on a besoin que certains consommateurs nous montrent la voie et refusent la discrétion. En se faisant ambassadeurs de l’économie circulaire, ils participent à l’empowerment de la société dans son ensemble. Des héros discrets c’est bien mais ça ne suffit pas. On a aussi besoin de consommateurs leaders d’opinion sur ces questions.

À l’échelle des consommateurs, comment concilier pouvoir d’achat et écologie ?

Jean Moreau :

En plus d’être une absurdité environnementale, la destruction d’un produit c’est aussi la destruction d’un possible, d’un futur. Or les objets peuvent et doivent avoir plusieurs vies. Longtemps, le consommateur a ignoré ce champ des possibles. On croyait qu’un objet, une fois utilisé par son acquéreur, avait vocation à ne plus servir, plus jamais. leboncoin, comme quelques autres pionniers, a posé la question cruciale du cycle de vie d’un produit, en réintégrant la fin de vie comme un paramètre crucial. Pour réellement basculer dans l’économie circulaire, et faire de la maxime de Lavoisier une réalité, il est essentiel de repenser l’usage que nous faisons des objets qui nous entourent. Après tout c’est bien ça que l’on appelle « l’environnement » : c’est, par anthropomorphisme, ce qui nous entoure. Or les objets y tiennent une place considérable. C’est pourquoi, je crois que plus on comptera d’entreprises qui font le lien entre la protection de notre environnement et le pouvoir d’achat, et qui bâtissent autour de cette ambition des modèles économiques solides et créateurs d’emplois durables, plus on arrivera à convaincre les consommateurs de s’engager dans et pour l’écologie. Je n’y vois donc pas une mais deux missions : sociale et environnementale.

Je trouve justement que l’ambition du boncoin, « Donner à chacun le pouvoir de mieux vivre au quotidien » réconcilie ces deux valeurs qu’on oppose trop souvent : écologie et pouvoir d’achat

leboncoin, Phénix, même combat ?

Jean Moreau :

L’ambition de Phenix est de connecter ceux qui ont trop avec ceux qui n’ont pas assez. C’est ainsi que nous définissons notre mission. On le fait via plusieurs canaux. D’abord le don aux associations caritatives. On fait se rencontrer les stocks d’invendus et la demande des associations habilitées à l’aide alimentaire comme les centres des Restos du Cœur ou du Secours Populaire. D’autre part, on connecte les commerçants de bouche avec des consommateurs pour la vente de paniers antigaspi sur l’application mobile Phenix. Cela permet au consommateur d’économiser sur son budget alimentaire, tandis que le commerçant y trouve un complément de revenu. En termes de convergences, je dirais plusieurs choses. En premier lieu les valeurs car nos deux structures défendent un monde plus durable et une écologie qui se fait avec et non contre le pouvoir d’achat. Avec la volonté de passer ces enjeux à l’échelle, sur des projets ambitieux et à dimension européenne. Ensuite, l’audience à laquelle on s’adresse.

Même si Phenix a longtemps été une entreprise strictement B2B, le lancement de l’application Phénix nous a fait entrer dans la sphère du consommateur. On rencontre donc des problématiques similaires à celles du boncoin, par exemple la satisfaction client, la notoriété auprès du grand public, ou encore la création d’une communauté engagée. Dernière chose : notre ancrage local commun et nos impacts dans les territoires. Phenix a des antennes dans 22 villes françaises, de Dijon à La Rochelle en passant par Quimper, Tours et Grenoble, et c’est une fierté que d’apporter des solutions à TOUS les Français, en créant au passage des emplois locaux et non délocalisables. Quant aux divergences, Phénix se positionne essentiellement sur le secteur alimentaire quand leboncoin s’attaque au non alimentaire. Ce sont deux catégories très distinctes mais complémentaires. Par exemple, l’alimentaire est très cyclique et obéit à des contraintes de temps et de réactivité énormes car les produits ont une date de péremption. D’autre part, leboncoin est une plateforme C2C, quand Phenix se structure sous une forme traditionnelle de B2B et de B2C, jamais en C2C.

Vous avez appelé de vos vœux la naissance du Mouvement des entreprises à impact social et écologique, visant à rassembler toutes les entreprises à impact dans un même mouvement. Quel rôle peut jouer une entreprise comme leboncoin dans une telle démarche ?

Jean Moreau :

leboncoin nous apporte son expertise dans le changement d’échelle. Comment passer d’un mouvement de petites entreprises pionnières à une massification du modèle qu’elles portent ? Voilà le problème qu’on essaie de solutionner. On veut que les entreprises qui mettent l’impact au cœur du réacteur deviennent la norme.

Pour y arriver, il faut montrer aux garants du dogme encore en vigueur qu’une entreprise peut tout à fait allier impact et rentabilité.

On est très heureux de compter parmi nos rangs des acteurs qui ont créé de nombreux emplois et ont montré aux investisseurs que c’était la bonne voie. C’est très important car ça crédibilise notre discours. leboncoin a montré empiriquement que cela était possible. On doit continuer à évangéliser les décideurs et les investisseurs pour développer de plus en plus d’entreprises à impact. C’est à cette condition qu’on arrivera à repenser l’entreprise et à légiférer dans ce sens.

Ce but n’est pas atteignable sans le support d’acteurs iconiques comme leboncoin.

Un souhait pour l’avenir ?

Jean Moreau :

Je rêve que mes enfants vivent dans un monde où rien n’est jamais perdu. J’ai commencé ma carrière comme banquier d’affaires, c’est-à-dire dans une version très capitaliste de l’économie qui, j’en suis convaincu, est inadaptée au nouveau monde qui s’ouvre, et aux attentes des nouvelles générations. Il faut repenser nos modes de consommation et la manière dont nous finançons notre économie pour éviter que toute la neige fonde et qu’il ne reste que des montagnes de déchets. On doit renoncer à l’économie linéaire, celle par laquelle j’achète un produit, l’utilise, le jette, puis en achète un nouveau. On doit y renoncer pour une forme d’économie nouvelle, durable, et qui ne nous rendra pas moins heureux : l’économie circulaire. C’est celle où un produit a plusieurs vies. C’est une économie riche en intelligence, en créativité. Une économie où on recycle et on remploie tous les objets de notre quotidien. Plus qu’un souhait, c’est un chemin que nous prendrons forcément, de gré ou de force. Mon véritable souhait, c’est qu’on le prenne rapidement. Qu’on le prenne sans y avoir été contraint parce qu’on aura épuisé toutes les ressources.

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