La bonne interview

Jean Viard :
« On assiste à l’avènement d’une société numérique et écologique »

Publié le 1 juin 2021 à 22h00

Depuis 5 ans, le cabinet Archipel&Co évalue la contribution économique et sociétale du boncoin à travers une série d’études réalisées auprès d’un large panel de Français. À l’occasion de l’anniversaire de la marque, une synthèse des enseignements de ces études a été faite, en l’enrichissant du regard de plus de 15 experts venus d’horizons différents : sociologues, économistes, historiens, politologues, journalistes, entrepreneurs. Jean Viard, sociologue, directeur de recherches CNRS, donne son avis. 

Jean Viard est un sociologue, directeur de recherches CNRS au CEVIPOF (Centre de recherches politiques) de Sciences Po Paris. Ses travaux portent sur la société française, les temps sociaux (vacances, 35h) mais aussi l’espace (aménagement du territoire, agriculture, paysannerie) ou la mobilité. Il a notamment publié les ouvrages suivants : Nouveau portrait de la France, la société des modes de vie (2012) ; Un nouvel âge jeune ? Devenir adulte en société mobile (2019).

Il me semble qu’on assiste à une révolution historique, culturelle, qui, pour faire simple, signe la fin de la société industrielle et l’avènement d’une société que j’appelle numérique et écologique

En tant que sociologue, quel regard portez-vous sur le phénomène leboncoin ?

Jean Viard :

On ne saurait tout d’abord minimiser les effets de la crise sanitaire actuelle. C’est une véritable rupture, qui va accélérer considérablement les tendances à l'œuvre depuis quelques années.

1945 avait consacré l’hégémonie du pétrole, 2021 l’hégémonie du numérique. Évidemment la crise du COVID a largement accéléré cette tendance. L’importance du numérique n’est plus à démontrer. 

Le réchauffement climatique est d’autre part désormais le fond commun des politiques, c’est le sujet commun de nos sociétés comme le progrès a été le commun des sociétés industrielles. Dans ce contexte, leboncoin est très bien placé. Il est à l’intersection de ces deux grands communs de nos sociétés. 

Il faut rajouter un élément important lié à la crise. La pandémie a marqué le choix de la vie sur l’économie. C’est un phénomène culturel qui fait de l’art de vivre une valeur supérieure au revenu. En d’autres termes, la crise a été l’occasion de se poser la question du sens. C’est une vague puissante : on a vu beaucoup de gens décider de changer de vie ou au contraire considérer que leur vie était finalement devenue positive. Là aussi, leboncoin est très bien positionné en permettant une consommation plus responsable.

Vous avez beaucoup écrit sur la notion de territoire, comment jugez-vous l’évolution des territoires en France et le rôle d’une plateforme comme leboncoin ?

Jean Viard :

Il faut d’abord avoir en tête la géographie française : 10 métropoles concentrent aujourd’hui 61% de la richesse nationale. Pour ces 10 métropoles, la priorité est devenue, davantage que la production économique, le bien-vivre au quotidien. Il s’agit en d’autres termes de construire la ville du ¼ d’heure, la ville du quotidien facilité, la ville vélo pour prendre une image. Mais rappelons que la France ne se résume pas aux métropoles. Un seul chiffre qui permet de situer la situation française : 63% des Français vivent dans une maison avec jardin. Ces métropoles ont deux ailes.

Une aile populaire d’abord, qui se construit avec des lotissements, autour des campagnes. C’est pour résumer la France des Gilets Jaunes, sans véritable identité urbaine, qui s’est d’ailleurs retrouvée sur des ronds-points plutôt que sur des places municipales. Cette France là était d’ailleurs jusqu’à la crise COVID comme en fin de course symbolique. D’une certaine manière, la crise du COVID l’a remise en course et valorisée.

L’autre aile, ce sont des villes « résidence secondaire », qui sont souvent des villes avec des mémoires, des patrimoines et des identités fortes, qui prospèrent aujourd’hui grâce au télétravail et au train.

Dans ce paysage, leboncoin, qui, en plus d’être un modèle numérique et écologique est aussi un modèle hyper local, correspond bien aux attentes actuelles. Le modèle hyper local n’est pas le modèle communal au sens de ce qui est proche de moi uniquement géographiquement; c’est un modèle de lien.

Auparavant le lien sur le territoire passait par le religieux – l’Église notamment – puis par le Politique – les fêtes nationales, mais aussi les quartiers qui étaient investis par les partis politiques comme le parti communiste. Aujourd’hui le lien passe par les lieux de sociabilité, de valeurs communes, pensons par exemple à l’importance de la chasse et de la pêche, des loisirs, des vacances.

leboncoin joue ici un rôle de création de liens mais à travers des produits qui intéressent. Les utilisateurs tissent du lien à travers des objets d’intérêt commun.

leboncoin est ainsi un des lieux du lien. La plateforme offre à la fois cette dimension d’occasion, d’hyperlocal, de construction de liens mais en même temps d'ouverture. En d’autres termes, on n’est pas seulement sur le local, sur de l’intra-communautaire, le site est aussi la promesse d’une ouverture plus large. C’est un peu l’idée d’universel tel que le définissait Michel Torga c’est-à-dire « le local moins les murs ».

Nous sommes dans une société du lien

Comment interprétez-vous le succès de la consommation d’occasion ?

Jean Viard :

Dans la société du lien, le fait d’incorporer de l’humain, de l’histoire, ou de l’usage dans un objet est un « plus ». La société industrielle est évidemment une société du neuf. Dans la société du lien, l’objet neuf par excellence c’est l’outil technologique : le téléphone, l’ordinateur ou la tablette. Mais une fois cela acquis, ce que les gens souhaitent c’est plutôt de l’authentique et non plus du neuf.

Partager