La bonne interview

Jérôme Fourquet :
« leboncoin est le symptôme évident d’une économie de la débrouille »

Publié le 1 juin 2021 à 22h00

Depuis 5 ans, le cabinet Archipel&Co évalue la contribution économique et sociétale du boncoin à travers une série d’études réalisées auprès d’un large panel de Français. À l’occasion de l’anniversaire de la marque, une synthèse des enseignements de ces études a été faite, en l’enrichissant du regard de plus de 15 experts venus d’horizons différents : sociologues, économistes, historiens, politologues, journalistes, entrepreneurs. Jérôme Fourquet, politologue (IFOP), donne son avis. 

Jérôme Fourquet est politologue, directeur du département « opinion et stratégies d’entreprise » de l’IFOP depuis 2011. Il contribue régulièrement au débat public, et collabore régulièrement avec la Fondation Jean Jaurès. Expert en géographie électorale, ses travaux portent notamment sur les partis politiques français (le vote RN), les classes moyennes et plus largement les grandes transformations de la société française. Parmi ses principales publications : L’Archipel français, Naissance d’une nation multiple et divisée (2019) ; En immersion, enquête sur une société confinée (2020).

De quoi leboncoin est-il le nom selon vous ?

Jérôme Fourquet :

Un tel succès, au point où leboncoin est aujourd’hui un véritable objet de la vie quotidienne est forcément le nom de beaucoup de choses en même temps.

Tout d’abord et même si c’est banal de le souligner, c’est le symbole du caractère irréversible de la digitalisation et de la forte pénétration d’internet, et de la forte acclimatation des ménages français à l’achat / vente en ligne.

C’est ensuite un symbole ambivalent en termes de tendances de consommation. C’est une des dimensions très intéressantes du boncoin : beaucoup de choses, parfois contradictoires, s’entremêlent, qui peuvent d’ailleurs se retrouver au sein de la même personne car à l’image de la société, nous sommes aussi tous individuellement complexes.

Ce phénomène a de nombreuses facettes. C’est la conséquence d’un décrochage d’une partie de la population qui a besoin d’une nouvelle « sphère économique » pour maintenir son niveau de vie, son statut et son rang dans la société de consommation. C’est, pour faire bref, l’acte de consommation malin dans un moment de crise économique. Il est intéressant à cet égard de noter que la grande distribution elle-même s’est lancée dans des initiatives de vente d’occasion.

Idéologiquement et politiquement, cette première dimension est disons « mainstream » au sens où elle ne traduit pas une remise en question du système. Mais, et c’est aussi tout l’intérêt du site, co-existent deux autres dimensions plus radicales.

Au-delà de l’acte de consommation malin, existe en effet une attitude plus militante qui valorise énormément la désintermédiation et le rapport entre personnes qui se ressemblent. Il s’agit de court-circuiter les intermédiaires, en particulier ceux qui sont perçus comme jouissant d’une position de rente injustifiée. C’est quelque chose que l’on a pu observer par exemple chez les Gilets Jaunes. Cette idée que beaucoup d’intermédiaires sont en quelque sorte les nouveaux fermiers généraux qui prennent une dîme sur des échanges. Il s’agit ici de pouvoir retourner à des échanges désintermédiés avec des gens comme moi, loin des « world companies qui s’engraissent sur notre dos ». leboncoin joue ici comme un outil au service d’une forme de libération.

La troisième dimension est bien sûr l’écologie, l’économie circulaire, la volonté de limiter l’empreinte carbone. On retrouve cela chez de nombreux utilisateurs, par delà les classes sociales, qui souhaitent allier valeurs écologiques et consommation responsable.

On a ainsi ces trois dimensions : se débrouiller pour maintenir son statut et ses envies de consommation, son « way of life », la volonté de court-circuiter des intermédiaires dont les rentes sont jugées injustifiables et la dimension écologique. Naturellement l’investissement idéologique est extrêmement variable en fonction des utilisateurs.

C’est cette capacité à orchestrer tout cela qui fait sans doute le succès de la plateforme.

La France, ou une partie de la France, renoue avec des pratiques de troc, d’échanges informels, qui ont d’ailleurs sans doute des racines très anciennes

Comment situez-vous leboncoin par rapport à la société de consommation ?

Jérôme Fourquet :

Là aussi, leboncoin marque une ambivalence. On peut dire d’un côté qu’une partie des utilisateurs valorise la consommation d’occasion en tant que celle-ci met fin au fétichisme de la marque, de la consommation effrénée, et qu’elle signe la revanche de l’usage sur la possession. À l’inverse, on peut soutenir que leboncoin permet justement à chacun de rester dans la société de consommation en s’offrant des marques inaccessibles autrement. Là encore, on retrouve cet enchevêtrement de tendances dans le succès de leboncoin.

Sans doute faut-il considérer les nouveaux arbitrages entre ces deux positions que leboncoin permet : je fais des économies sur un secteur – les ustensiles de jardin – et je peux m’offrir le dernier téléphone de marque. C’est ce caractère réversible et le passage d’un rapport à l’autre dans la consommation qui est intéressant.

Pensez-vous qu’il y ait une singularité française dans le succès du boncoin ?

Jérôme Fourquet :

C’est difficile de le dire. Il me semble que tous les ingrédients cités - consommation maline, économie désintermédiée, écologie - se retrouveraient partout en Europe. En revanche, il y a peut-être une spécificité française liée à l’importance de la défiance en France, en particulier à l’égard des institutions. 

Car l’une des dimensions très importante du boncoin me semble-t-il c’est l’échange « entre nous », au sens ancien du terme. Un échange à hauteur d’Homme, qui repose sur la confiance interpersonnelle, de la parole donnée, du « tope-là », sans paperasse ni complication. 

leboncoin a un rapport particulier avec le localisme : le fait de vendre à des gens proches de chez moi peut être très valorisé. Quelqu’un comme moi, sans relation de pouvoir, proche de moi géographiquement, le tout dans une relation de confiance justement non-contractuelle mais informelle.

En cela il y a peut-être dans leboncoin quelque chose du marché traditionnel qui renoue paradoxalement avec la France paysanne justement structurée par des relations de confiance interpersonnelle et non par des relations contractuelles complexes.

Comment jugez-vous cette désintermédiation ?

Jérôme Fourquet :

C’est encore une fois ambivalent. D’un côté, elle est plébiscitée par de nombreux utilisateurs qui préfèrent le rapport direct. Mais il y a sans doute un risque économique pour certains intermédiaires. 

Maurice Levy a inventé le terme d’uberisation. Ce n’est pas l’uberisation car il ne s’agit pas du tout de précarisation du travail mais on peut parler aussi de boncoinisation pour parler d’une autre forme de disruption. Celle des marchés sur lesquels il y a sans doute de fortes rentes avec des intermédiaires qui gagnent bien leur vie.

L’autre point de vigilance que je noterais est le lien avec les systèmes traditionnels de don, type Emmaüs. Il faut faire attention à une marchandisation et une monétarisation de tout, y compris de ce qui allait vers le caritatif.

Une des forces du boncoin c’est de permettre à chacun de redevenir souverain, c’est-à-dire de redonner la capacité d’être à la fois libre, agile et de pouvoir interagir de manière simple avec les gens autour de moi

leboncoin est aussi un site d’auto-organisation. La catégorie « emploi » a été ainsi créée par les utilisateurs d’une certaine manière. Que pensez-vous de cette faculté d’auto-organisation ?

Jérôme Fourquet :

On peut revenir à la fameuse anecdote avec Nicolas Sarkozy ne comprenant pas du tout comment des dirigeants de TPE à qui il s’adressait pouvaient recruter via leboncoin. Nous sommes en 2016. 

Anecdote significative car l’ancien Président ne connaissait pas à l’époque leboncoin comme outil de recrutement d’une part, mais plus fondamentalement significative par la plasticité de la plateforme qui en effet permet d’inventer de nouveaux usages, en particulier quand les systèmes traditionnels sont jugés trop rigides ou dysfonctionnels. 

C’est aussi cela l’art de la débrouillardise. Savoir trouver des solutions grâce à l’auto-organisation.

Faudrait-il essayer de concilier ces logiques d’auto-organisation avec les politiques publiques ?

Jérôme Fourquet :

Je ne crois pas, les logiques sont tellement différentes qu’elles sont sans doute contradictoires. Il faut éviter d’introduire de l’institutionnel et du vertical dans la logique horizontale de leboncoin. En revanche, il faut sans doute mieux reconnaître et valoriser l’utilité commune et la contribution de ce type d’approche à l’intérêt général. 

On peut prendre un parallèle : la crise du COVID a sans doute représenté un crash test pour la société française qui a compris que l’État ne pouvait pas tout et que des acteurs comme la grande distribution étaient aussi des actifs stratégiques car ils étaient indispensables en cas de crise. Ça a été l’argument d’ailleurs avancé pour protéger Carrefour d’un rachat hostile par un groupe canadien. 

Dans le même ordre d’esprit, je pense qu’il faut reconnaître le côté actif stratégique du boncoin. Les services de la plateforme ne pourraient être rendus avec la même simplicité et au même coût par d’autres organisations ou services publics. Cela rejoint d’ailleurs un dernier point fondamental qu’on retrouve beaucoup aujourd’hui avec la crise COVID. C’est la fameuse phrase de Pompidou « arrêtez d’emmerder les Français ».

Dans «l’Archipel Français», vous montrez les fractures françaises. Comment voyez-vous leboncoin à cet égard ?

Jérôme Fourquet :

Tout d’abord je précise que la notion d’Archipel n’exclut pas une forme de cohésion. On parle la même langue dans un archipel et il existe de nombreuses liaisons entre îles.

leboncoin est selon moi à la fois une force de rappel et de cohésion dans ce paysage et sans doute une manière de renforcer certaines îles. Une force de rappel d’abord. leboncoin est un des réseaux de liaison maritime entre les îles de l’Archipel. C’est un espace en effet universel qui touche tous les Français. Dans le même temps, il segmente par intérêt, affinité, et proximité géographique. Les deux mouvements jouent.

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