L’éternel retour de la Game Boy

Publié le 21 mai 2021 à 22h00

illustration Game Boy Séverine Assous
illustration Game Boy Séverine Assous
1 054 694 recherches sur leboncoin entre avril 2020 et avril 2021

30 ans passés, et toujours aussi culte. La Game Boy de Nintendo, si elle a toujours été technologiquement dépassée dès l’année de son lancement en 1989, est restée dans les cœurs de toute une génération. Et peut-être des suivantes ?

La légendaire console portable de Nintendo a marqué toute une génération de jeunes ados qui se sont pressés dans les cours de récré pour échanger leurs Pokémons, faire virevolter un plombier moustachu à la casquette rouge et sauver la princesse Zelda, tout en étant bercés par des mélodies 8-bit toujours aussi iconiques. Véritable succès planétaire, la première Game Boy s’est écoulée à 118 millions d’unités dans le monde. Toujours autant recherchée, elle totalisait plus d’un million de recherches sur leboncoin entre avril 2020 et avril 2021 .

1989-1995 : Naissance de la « brique » 

À l’origine de la Game Boy, il y a les Game & Watch, ces petits jeux électroniques de poche populaires dans les années 1980 qui faisaient aussi office de montre et de réveil. La légende raconte que son créateur, Gunpei Yokoi – le même qui imaginera la Game Boy–, en aurait eu l’idée lors d’un voyage en train au Japon à la fin des années 70 en voyant un homme d’affaires s’amuser avec sa calculatrice pour passer le temps. Mais il faudra attendre le 21 avril 1989 (et l’année suivante en France) pour que Nintendo lance le modèle qui allait véritablement marquer l’histoire. Vendue avec le pack Tetris en Occident pour 590 francs, soit 90 euros, cette machine à cartouches interchangeables fait un carton immédiat. En France, 1,4 millions de joueurs cèdent la première année aux charmes du jeu d’empilage de briques, qui reste à ce jour le plus vendu sur Game Boy (plus de 35 millions d’exemplaires).

tetris
tetris

Elle-même surnommée « la brique », la console monochrome 8-bit fait plutôt pâle figure aujourd’hui. Même à ses débuts, elle était à la traîne sur le plan technologique en comparaison avec ses concurrentes, la Game Gear de Sega et l’Atari Lynx, avec leur écran en couleur et leurs plus gros processeurs. « On avait l’impression d’être de vieux ringards, raconte Eve-Lise Blanc Deleuze, responsable de la communication en France pour Nintendo entre 1988 et 1995, dans un podcast de l’association MO5. On s’est dit : qu’est-ce qui prime sur une console ? C’est avant tout le plaisir de jouer. Une console portable est faite pour être transportée, dans les transports en commun, en voiture… À l’époque, la problématique qu’avaient la Game Gear et la Lynx était la durée des piles. » La machine de Nintendo, quant à elle, pouvait offrir jusqu’à 30 heures d’autonomie. Increvable, elle a même été embarquée dans l’espace par un cosmonaute soviétique, Aleksandr Serebrov, lors de sa mission sur la station Mir en 1993.

1995 - 2005 : Pokémon, un dernier coup d’éclat avant le déclin

Toutes ces qualités séduisent un public très large – quoi que laissent penser les publicités sexistes des années 90 qui ciblaient clairement les garçons. En 1995, l’entreprise nippone annonce que 46% des utilisateurs de la Game Boy sont des femmes (contre seulement 29% pour la NES, sa console de salon). « C’est une machine à la fois très accessible et solide, qui permet aux jeunes filles de jouer quand elles veulent sans forcément être sous le regard d’autrui. Il n’y a pas de pression sur elles à la posséder – au contraire des consoles portables qui suivront, comme la PSP, qui sont des bijoux de technologie », analyse Jessica Benonie-Soler, sociologue spécialiste des pratiques des jeux vidéo.

cartouche jeu pikachu
cartouche jeu pikachu

Après le premier modèle, resté iconique, suivront plusieurs améliorations : format plus compact avec la Game Boy Pocket en 1996, rétroéclairage avec la Game Boy Light en 1998 (uniquement au Japon) ou encore images en couleur avec la Game Boy Color la même année, avant la gamme Advance au début des années 2000. En parallèle, les accessoires gadgets mais indéniablement précurseurs font leur apparition, à l’instar de la caméra pour prendre des selfies qu’on pouvait tirer avec une mini imprimante.

Mais l’âge d’or est de courte durée. « À la fin des années 1990, la Game Boy est complètement dépassée technologiquement : la PlayStation est déjà là, on a des jeux 3D qui donnent envie de passer à autre chose, souligne Jean Zeid, auteur de Game : le jeu vidéo à travers le temps (2017). La franchise Pokémon (1996) va changer la donne. On va pouvoir collectionner les Pokémon, les échanger avec les copains avec le cable link… » Après Tetris, ces jeux sont les plus gros succès de la console : les versions rouge et bleue se sont écoulées à 31,4 millions d’exemplaires. « Il faudra vraiment attendre l’arrivée du smartphone en 2007 pour flinguer la Game Boy et ses descendantes. »  

2005-2021 : Retrogaming, la deuxième vie de la Game Boy

La Game Boy est à peine remplacée par des consoles plus récentes que les prémices de la nostalgie se font sentir. « Avec l’arrivée de YouTube dans la deuxième moitié des années 2000, certains ont commencé à montrer leurs collections, suscitant de l'intérêt, observe Guillaume Leviach, chroniqueur Nintendo sur la webtv de jeuxvideo.com. Le Joueur du Grenier, qui a été pionnier en France dans la présentation de leurs collections, a amené les gens à se rendre compte qu’ils avaient de vrais trésors qui dormaient chez eux. Quand ils ont été en âge d’avoir un pouvoir d’achat, beaucoup d’enfants qui avaient grandi avec la Game Boy ont eu envie de rejouer à ces vieux jeux qu’on ne trouvait plus que d’occasion. La demande est vite devenue élevée et les tarifs ont explosé. » 

Tout le monde ou presque a eu le Pokémon jaune avec un Pikachu sur la boîte et pourtant aujourd’hui si vous l’avez en boîte, ça vaut 150 à 200 euros.

Aujourd’hui, la Game Boy Classic peut s’acheter entre 80 et 120 euros… contre 5-6 euros 25 ans plus tôt. « Je l’ai achetée en brocante dans les années 90, c’était très facile et très bon marché à l’époque, les gens s’en débarrassaient » , raconte ce collectionneur aguerri qui aime présenter ses trouvailles sur sa chaîne YouTube. Certaines cartouches, comme les jeux Pokémon de la première génération, « commencent à prendre une valeur démentielle » : « tout le monde ou presque a eu le Pokémon jaune avec un Pikachu sur la boîte et pourtant aujourd’hui si vous l’avez en boîte, ça vaut 150 à 200 euros. »

Et pourtant, entre-temps, il y en a eu des remakes de Pokémon, Zelda et Super Mario, avec des graphismes largement améliorés. Pourquoi revenir aux premières éditions ? « Il y a la fibre nostalgique, mais aussi le fait que les anciens jeux étaient un peu plus difficiles. Les remakes sont un peu simplifiés car ils visent un public plus large. »  

jeu video mario
jeu video mario

Demain : Clones et émulateurs

Ceux qui auront plutôt grandi avec la Switch auront-ils toujours envie de jouer à l’ancêtre de celle-ci ? « Beaucoup de ces enfants qui ont joué à l’époque sont devenus parents et ont envie de transmettre ce qu’ils ont connu », estime Guillaume Leviach. Même son de cloche du côté de Jean Zeid : « Le plaisir que l’on a à y jouer est toujours intact. Par ailleurs, les plus jeunes, si ce sont des passionnés du jeu vidéo, vont vouloir savoir d’où viennent leurs jeux d’aujourd’hui. Le retrogaming n’est pas une simple mode : il y a des choses qui vont être oubliées, d’autres qui vont resurgir, comme en littérature. » 

Le retrogaming n’est pas une simple mode : il y a des choses qui vont être oubliées, d’autres qui vont resurgir, comme en littérature.

À terme, l’enjeu qui se pose pour la Game Boy, malgré ses millions d’exemplaires produits, est plutôt celui de la conservation. Si sa puce semble résister au temps, son écran « vieillit très mal », sans parler de sa coque en plastique qui se « détériore lentement mais sûrement », comme le fait remarquer Philippe Dubois, président de l’association MO5qui œuvre pour la préservation du patrimoine numérique. Heureusement, ces deux derniers peuvent aujourd’hui être remplacés par des pièces neuves qui offriront aux vieilles machines une seconde jeunesse. À l’avenir, les retrogamers pourront également compter sur de nouveaux modèles comme l’Analogue Pocket, qui permettra de lire tous les jeux Game Boy et de « retrouver l’expérience de jeu de cette console telle qu’elle était dans leurs souvenirs », précise Philippe Dubois.

Du côté des cartouches, qui ne sont pas éternelles non plus, les émulateurs ressuscitent sans peine (quoiqu’en flirtant parfois avec la légalité) les anciens Zelda, Mario et autres Final Fantasy sur ordinateur et smartphone – pas tout à fait idéal pour retrouver les sensations de l’époque. En l'absence de réelle alternative permettant de retrouver le charme intact de leurs souvenirs d’adolescence, il y a fort à parier que les nostalgiques s’accrocheront plus que jamais à leurs cartouches et machines d’antan.

Crédits photos
© Illustration de couverture par Séverine Assous
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