L’éternel retour des meubles en Formica

Publié le 9 juin 2021 à 07h35

illustration mobilier Formica séverine assous
illustration mobilier Formica séverine assous
 807 172 recherches sur leboncoin entre avril 2020 et avril 2021

Naguère ringard, le matériau phare des années 60 a fini par reconquérir le cœur des Français, séduits par le charme rétro d’une déco pop et colorée évocatrice d’une époque idéalisée.

Les chaises couleur rouge framboise, la table jaune citron, l’horloge bleu ciel… Pour beaucoup d’entre nous, le formica évoque le souvenir de goûters chez nos grands-parents, avec leurs cuisines joyeusement bariolées qui ont fini par tomber en désuétude. Mais le revêtement tant aimé des ménagères des sixties n’a pas dit son dernier mot… Sur leboncoin, le mobilier en formica totalise plus de 800 000 requêtes entre avril 2020 et avril 2021.

Son histoire commence de l’autre côté de l’Atlantique, en 1913, lorsque deux ingénieurs américains, Herbert A. Faber et Daniel J. O’Conor inventent un stratifié destiné à isoler les appareils électriques. Remplaçant le mica (famille de minéraux) qui était alors utilisé, le nouveau matériau est baptisé formica – for mica, à la place du mica – et devient une marque déposée. Il est composé de couches de feuilles de papier imprégnées de résines de synthèse thermo-résistantes (phénol-formaldéhyde et mélamine) qui sont ensuite pressées à température élevée et sous haute pression. Robuste et facile d’entretien, il envahit bientôt les intérieurs des cafés et des boîtes de nuit américaines.

pub formica
pub formica

Années 50 à 70 : l’allié parfait de la ménagère

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le stratifié haute pression débarque en France. L’heure est à la reconstruction et le formica est le matériau de la situation. Le mobilier en bois brut d’avant-guerre laisse place à des meubles arrondis recouverts de panneaux en mélaminé au fini lisse et brillant. Aussi pratiques et accessibles qu’esthétiques, ils incarnent alors le comble de la modernité. « Toute une idéologie se met en place autour du mode de vie américain. Les Françaises rêvent de quitter leurs corvées répétitives et ennuyeuses pour se retrouver maîtresses de maison dans un petit univers pimpant, astiquable en deux coups d’éponge », expose Carole Labédan. Collectionneuse d’objets et de mobilier en formica, elle a notamment créé un espace temporaire, « For Mi » en 2015 à Quillan (Aude), où se trouvait l’unique usine Formica en France.

C’est formica, c’est formidable !

Aux côtés de Frigidaire et Moulinex, le groupe accompagne cette transition vers la cuisine moderne et standardisée, avec la volonté affichée de « libérer la femme » comme le veut le célèbre slogan du fabricant d'électroménager. « C’est formica, c’est formidable ! », chantent les ménagères dans les publicités, ravies de pouvoir personnaliser leurs intérieurs. « Les meubles sont fabriqués en série mais avec la possibilité d’aller chercher des feuilles de placage de formica pour les customiser. Cela a permis de combiner une dimension personnelle et créative avec un usage de masse », poursuit Carole Labédan.

Après la cuisine, le formica habille toutes les pièces de la maison mais aussi les comptoirs des bars, les restaurants et les hôtels. Une petite révolution esthétique qui connaît son âge d’or dans les années 60, jusqu’à se frayer une place dans la culture populaire. En 1977, Michel Sardou et Johnny Hallyday lui consacreront même une chanson : « Amour formica ». À jamais associé à l’essor de la société de consommation, il verra sa cote retomber peu à peu après le choc pétrolier au début des années 70 qui fait exploser le prix des résines… avant de devenir carrément ringard dans la décennie suivante.

Années 2010 : Nostalgie idéalisée et authenticité fantasmée

Après des années passées à être banni de nos pièces à vivre, le matériau star des Trente Glorieuses a fini par retrouver les faveurs des Français avec la tendance déco vintage. Que ce soit dans les brocantes, sur les sites d’occasion ou dans les enseignes néo-rétro comme Les Gambettes qui le remettent au goût du jour, chaises, tables et consoles revêtues de mélaminé – que l’on choisit en couleur plutôt que dans les marrons ou beiges – apportent une touche ludique à nos intérieurs contemporains. Une tendance qui répond selon Alexandra Vignolles, enseignante-chercheuse à l’INSEEC et spécialiste du rétro-marketing, à une « forme de nostalgie idéalisée », notamment auprès des trentenaires et quadras. « On se dit qu'à cette époque, on avait une vie plus facile, moins polluée, plus authentique ».

Dans l’obsession pour la blanquette de veau, le formica et les nappes à carreaux, il y a, au fond, la revendication d’un patrimoine, d’une identité.

Cette image va de pair avec les sensations apportées par le matériau, suggère-t-elle : « Le formica est très doux et arrondi au toucher, je pense que cet aspect nous parle de manière inconsciente. On revient sur des choses plus enveloppantes et douces, souvent dans des teintes pastel, parce qu’on passe plus de temps chez soi et qu’on n’a pas envie d’être “agressé” par la déco. » Carole Labédan ajoute : « Tout le monde, peu importe sa génération, a des souvenirs liés au formica. C’est associé à beaucoup de joie et de sensations. »  

dinner
dinner

« Dans l’obsession pour la blanquette de veau, le formica et les nappes à carreaux, il y a, au fond, la revendication d’un patrimoine, d’une identité », affirme pour sa partJean-Laurent Cassely, auteur de No Fake, Contre-histoire de notre quête d’authenticité (éd. Arkhê, 2019) dans une interview accordée à Stratégies. Avant d’ironiser : « Pour certains jeunes nés dans les années 2000, le mall des années 1990, c’est un peu comme les DS, le formica ou les films avec Jean-Pierre Marielle. C’est vintage. Ce qui est absurde, car quand on l’a vécu, on sait que ces univers étaient alors considérés comme artificiels, neufs, modernes et qu'ils représentaient tout sauf une manifestation de l'authentique. »

Demain : un mobilier durable… voué à passer de mode ?

Le plaisir éprouvé à faire renaître les objets et les ambiances du passé accompagne également la progression d’une consommation plus raisonnée. « On essaie de retrouver ça en rejetant par ailleurs le côté “marché de masse” des meubles standardisés des grandes chaînes qu’on trouve partout, souligne Alexandra Vignolles. Au-delà de l’aspect écologique et économique, il y a aussi un côté ludique dans le fait de chiner. » D’autant que le mobilier en formica est si solide que l’on peut sans peine lui accoler une dimension durable. Avec un peu de créativité et d’huile de coude, on le répare et le customise en collant à sa surface une feuille de stratifié aux couleurs et motifs de son goût – avec la possibilité, par exemple, d’y reproduire des tableaux, glisse Carole Labédan ; les possibilités sont infinies.

stranger things
stranger things

De quoi vaincre le cycle impitoyable de la mode, qui fait actuellement la part belle à l’esthétique des seventies (portée notamment par des séries comme OVNI(s) ou Le Serpent) ? Rien n’est moins sûr. « Les générations futures vont-elles plutôt chercher la table Ikea qu’elles ont vue chez leurs grands-parents, si elle est suffisamment solide pour avoir traversé les décennies ? », s’amuse la chercheuse qui estime que la vogue du formica pourra encore durer 5 à 10 ans – avant de céder la place à une nouvelle tendance déco… et peut-être de renaître à nouveau quelques décennies plus tard ?

Crédits photos
© Illustration de couverture par Séverine Assous
© Formica 
© Taylor Hernandez / Unsplash
© Rafal Werczynski / Unsplash

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