La bonne interview

Nicolas Colin :
« Je suis convaincu que la transition numérique est la mère de toutes les transitions »

Publié le 1 juin 2021 à 22h00

Nicolas Colin
Nicolas Colin

Depuis 5 ans, le cabinet Archipel&Co évalue la contribution économique et sociétale du boncoin à travers une série d’études réalisées auprès d’un large panel de Français. À l’occasion de l’anniversaire de la marque, une synthèse des enseignements de ces études a été faite, en l’enrichissant du regard de plus de 15 experts venus d’horizons différents : sociologues, économistes, historiens, politologues, journalistes, entrepreneurs. Nicolas Colin, entrepreneur et co-fondateur de The Family, donne son avis. 

Nicolas Colin est entrepreneur, co-fondateur de The Family. Haut fonctionnaire, il s’est reconverti dans l’économie numérique. Il a fondé en 2013 The Family, une société d’investissement spécialisée dans les start-ups. Il est également chroniqueur à L’Obs et auteur de plusieurs livres sur l’économie numérique dont L’âge de la multitude, entreprendre et gouverner après la révolution numérique (2015).

Selon vous, quels sont les ressorts du succès de la plateforme ?

Nicolas Colin :

Le succès du boncoin est d’abord, d’un point de vue entrepreneurial, le signe que les marques locales ont un fort avantage compétitif dès lors que l’on parle de biens de consommation, par rapport aux grands -et puissants- réseaux mondiaux.

Le premier révélateur de cette tendance fut le succès fulgurant d’Alibaba en Chine à partir de 2014. L’« ADN national » et le côté très français de son design sont un ingrédient de son succès. En d’autres termes, sur les marchés des biens de consommation grands publics, il existe une barrière culturelle et linguistique forte, qui donne un avantage comparatif aux acteurs locaux face aux acteurs étrangers, si puissants soient-ils.

La force du boncoin est ensuite évidemment démultipliée par la puissance des effets de réseaux. La mise à disposition des bons outils a permis d’activer à l’échelle nationale l’aspiration commune à interagir, à rendre service à petite échelle, entre voisins ou connaissances. C’est aussi la notion d’« escape velocity » : le succès accélère le succès et les effets de réseaux se démultiplient.

leboncoin incarne-t-il la puissance de la multitude dont vous parlez dans vos travaux ?

Nicolas Colin :

leboncoin est en effet un exemple quasi parfait de cette logique de multitude un peu comme l’est Wikipédia pour le savoir. L’essentiel de la valeur ajoutée et de l’utilité sociale provient des individus eux-mêmes, et les ressources mises à disposition, les inputs, ne sont plus qu’un levier à disposition des individus.

La plateforme se voit alors quasi-automatiquement détournée, augmentée ou contournée par ses utilisateurs. Ce phénomène n’est naturellement pas propre au boncoin, et s’observe dans toutes les organisations : lorsque les ressources sont mises à disposition des utilisateurs, une partie d’entre eux les utilisent et optimisent d’une façon inattendue, au-delà du cadre de l’expérience client initialement prévu.

En l’occurrence, à partir du moment où il existe suffisamment d’utilisateurs sur une plateforme place de marché comme leboncoin, elle peut être mise au service des stratégies d’optimisation des uns et des autres. Cette économie d’achat-revente devient très puissante. Elle permet également aux individus de contribuer à optimiser les circuits courts, l’économie circulaire, en accord avec certaines de leurs valeurs.

leboncoin est un exemple idéal-typique de l’économie de la multitude, qui donne du pouvoir aux utilisateurs

Que révèle justement leboncoin des valeurs plébiscitées par les Français ?

Nicolas Colin :

Il y a sans doute une continuité avec des valeurs préalablement ancrées dans la société française, je pense par exemple à l’importance d’Emmaüs en France mais également plus largement aux brocantes. J’ai par exemple appris qu’il y avait des décorateurs spécialisés dans la décoration pour des start-ups façon brocante. 

leboncoin s’est aussi développé sur ce terreau culturel fertile, que l’on ne retrouve pas forcément ailleurs. On revient à l’importance des facteurs culturels et des barrières à l’entrée pour des acteurs locaux.

Il y a sans doute en France une forme d’aversion culturelle au gâchis

Quelles sont les singularités de l’impact du boncoin ? Comment caractériser son utilité sociale ?

Nicolas Colin :

La contribution première du boncoin à mon sens est avant tout une forme d’optimisation économique, au sens de l’optimisation des circuits d’achat-revente : quiconque souhaite se débarrasser de quelque chose dispose désormais d’une plateforme facile d’accès pour le faire. Une fois cela fait, les utilisateurs peuvent déterminer les usages qui ont le plus de valeur pour eux.

Qu’en est-il du lien social ?

Nicolas Colin :

Ces plateformes entretiennent d’elles-mêmes les liens via le partage de contenus. Les outils numériques comme leboncoin permettent également de développer des réseaux d’un genre nouveau, facilitant le développement des liens, qui sont au cœur des réseaux sociaux, sans qu’il soit nécessaire de construire de réels liens avec les autres utilisateurs.

Plus largement, les technologies numériques sont un levier extrêmement puissant d’orchestration de la transition, sur tous les domaines, du recyclage des déchets à la mobilité

Pensez-vous qu’une plateforme comme leboncoin contribue à accélérer la transition écologique ?

Nicolas Colin :

Il me semble qu’une réflexion en profondeur est indispensable sur la façon d’aborder les transitions à l'œuvre dans nos sociétés. Les responsables politiques ont tendance à cloisonner les transitions : la transition numérique, la transition démographique, la transition énergétique, la transition écologique, etc. Il faut à mon avis à la fois penser de manière plus systématique et surtout savoir hiérarchiser. 

On va dire que je plaide pour ma chapelle mais je suis convaincu que la transition numérique est la mère de toutes les transitions. Car c’est elle qui permet de résoudre le paradoxe apparent de faire à la fois mieux et moins cher. Je me souviens d’une discussion à propos du mouvement des Gilets Jaunes. Un représentant gouvernemental expliquait qu’il fallait être cohérent. On ne pouvait pas à la fois refuser de payer des impôts et vouloir davantage de service public et d’écologie. Je pense au contraire, (et des entrepreneurs le démontrent tous les jours) qu’il est possible de faire mieux avec moins. Justement grâce au numérique. 

Et c’est aussi une manière de faire comprendre la puissance de la transition écologique. Pour ne citer qu’un exemple, les batteries électriques Tesla incarnent bien davantage la transition en cours que la signature des accords de Paris. Aux États-Unis, une figure comme celle d’Elon Musk fait aussi écho à un certain imaginaire national, celui de l’entrepreneur américain, qui trouve des solutions. Cela parle aux gens de façon forte, et génère un enthousiasme, que ne transmet pas nécessairement la vision politique et institutionnelle de l’écologie.

Plus largement, les technologies numériques sont un levier extrêmement puissant d’orchestration de la transition, sur tous les domaines, du recyclage des déchets à la mobilité. On le voit avec leboncoin car sur un sujet comme l’économie circulaire, la plateforme crée une expérience usager très simple.

Cette « convenience » est justement ce qui permet de massifier les usages et au final d’avoir un impact réel en termes d’économie circulaire. Il y a à cet égard une forte dissonance entre certains domaines de nos existences, où l’usage et l’expérience sont facilités par le numérique (il est possible de faire vite, simple, et « économique », comme sur leboncoin), et d’autres où les usages sont plus complexes, moins fluides.

Vous avez été au début de votre carrière haut fonctionnaire et à ce titre un architecte de politique publique. Peut-on envisager des ponts entre les dynamiques à l’oeuvre sur leboncoin et les politiques publiques, c’est-à-dire entre d’une part les pratiques collaboratives de la société et d’autre part les politiques de service public, comme le suggère l’idée de service public collaboratif ?

Nicolas Colin :

Je plaide depuis longtemps pour cette idée, qui avait été défendue par exemple par Elisabeth Grosdhomme Lulin et son concept de « services publics 2.0 ». Cette notion puise d’ailleurs son origine dans la jurisprudence administrative elle-même avec la notion, apparue au XIXe siècle de «collaborateur occasionnel du service public », quelque peu oubliée aujourd’hui en raison des différents régimes de responsabilité en présence et des réglementation et qualification accrues d’un certain nombres de professions, notamment dans la fonction publique. 

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