La bonne interview

Flore Berlingen :
« Pour se rapprocher d’un modèle soutenable, il faut utiliser les objets le plus longtemps possible »

Publié le 8 juin 2021 à 22h20

Flore Berlingen
Flore Berlingen

100% de plastique recyclé d’ici 2025. C’est un des objectifs phares portés par le gouvernement. Mais pour Flore Berlingen, militante de l’écologie, le recyclage ne doit pas devenir un alibi pour consommer toujours autant.

Chaque année, le recyclage permet d’éviter 20 millions de tonnes de C02, selon l’Ademe. Un impact considérable, mais qui cache aussi de nombreuses dérives. Au premier plan : l'utilisation de ressources importantes, notamment en énergie, et l'export massif de déchets occidentaux en Asie.

Ces problèmes, Flore Berlingen a décidé de les souligner, dans son livre Comment l’économie circulaire est devenue l’alibi du jetable (Ed Echiquier). L’ancienne directrice de Zero Waste France l’affirme : le recyclage ne suffira pas à lui seul à résoudre le problème des déchets. Alors comment faire coïncider le recyclage avec la politique du zéro-déchet ? Et quelle place a le marché de l’occasion dans cette bataille contre la surconsommation ? Voici quelques pistes de réflexion avec elle afin d’écrire l’avenir des échanges, sur Internet et dans la vie réelle.

Dans votre livre, vous employez des mots forts en expliquant que le recyclage n’est qu’une manière de gagner du temps. Pourquoi ? 

Flore Berlingen :

Le recyclage risque de nous faire perdre du temps, car il retarde la mise en place de mesures plus radicales de réduction des déchets. L’économie circulaire est un concept qui est très utile car quand on l’oppose à l’économie linéaire, ça nous permet de comprendre qu’il faut changer notre rapport aux ressources. Mais en réduisant ce concept au recyclage, on sous-entend qu’on pourra consommer de la même manière qu’avant. Or ce n’est pas le cas, le recyclage nous permet certes de réduire parfois l’impact de nos consommations, mais celui-ci n’est pas nul, c’est différent.

Pour se rapprocher d’un modèle soutenable, il faut utiliser les objets le plus longtemps possible et envisager toutes les réparations, et non pas imaginer que le recyclage nous permettra de consommer toujours autant d’objets jetables. Il ne faut bien sûr pas envoyer le message que le recyclage ne sert à rien, mais si on n’ose pas critiquer son fonctionnement, on n'améliorera pas les choses.

bouchons recyclage
bouchons recyclage

Puisqu’il faut lutter contre le modèle du tout jetable, comment peut-on populariser le recours à la seconde main ?

Flore Berlingen :

Il y a évidemment un travail de sensibilisation à faire sur l’impact de la production de nos objets du quotidien. Zéro Waste France a par exemple réalisé une campagne « Le défi rien de neuf », qui consistait à visualiser les ressources économisées à chaque fois qu’on évite un achat neuf. On a sans doute été davantage sensibilisés sur les sujets de mobilité, car on est conscient de notre impact carbone en faisant un kilomètre en voiture, mais on le mesure encore trop peu pour nos achats d’équipements ou de vêtements. 

Pour moi, l’un des principaux leviers d’amélioration est la facilité d’accès aux produits de seconde main. Il est malheureusement aujourd'hui plus simple de se tourner vers des plateformes d’achat peu éthiques. Ne pas aller vers cette facilité demande un effort, c’est même parfois un parcours du combattant, et les prix cassés nous incitent à acheter du neuf. Donc il faut jouer sur des leviers de réglementation de ces plateformes, car leur impact sur l’environnement n’est pas suffisamment pris en compte. Et surtout faciliter la seconde vie des objets. Je pense qu’il y a des points positifs d’évolution et qu’ils n’ont pas encore donné toute la mesure de leur potentiel.

Il faut faciliter la seconde vie des objets

Les plateformes comme leboncoin peuvent-elles être vecteurs de changement des mentalités en facilitant les échanges d’objets ?

Flore Berlingen :

Pour moi, il y a une complémentarité entre les lieux physiques d’échanges ou de réparation, qui apportent des solutions de proximité mais sont parfois trop peu nombreuses, et les plateformes numériques qui peuvent fluidifier les échanges. Mais il y a un point de vigilance à avoir sur les modalités d’échanges car l'explosion du transport de marchandises est déjà en cours, avec des distances souvent trop lointaines entre les consommateurs et les vendeurs. Il me semble nécessaire de mettre en avant l’échange local en main propre ou le partage d’objets entre particuliers, qui ne nécessite pas toujours un achat.

Par ailleurs, il faut éviter que les plateformes accélèrent le renouvellement des achats. Si je réussis à obtenir un peu d’argent en vendant mes anciens vêtements, il ne faut pas que cela m’incite à acheter des vêtements neufs.

brocante
brocante

En quoi le fait de consommer moins peut malgré tout favoriser la création de nouveaux emplois ?

Flore Berlingen :

Je pense que le bon exemple est celui de la réparation. Il y a eu une perte d’emplois énorme dans ce secteur depuis les années 1960 et 1970 jusque dans les années 2010, parce qu’il était moins coûteux et plus facile de changer de produit plutôt que de le réparer. C’est encore le cas aujourd’hui, mais on observe un redémarrage de ces activités, avec des acteurs historiques comme Emmaüs ou Envie, ou  des start-ups qui se positionnent sur ce créneau (on pense notamment à Murfy, spécialiste de la réparation, qui a créé sa propre école pour former de nouveaux professionnels, ndlr).

Les acteurs publics soutiennent cette tendance, soit de manière directe par certains financements, ou via des mécanismes qui permettent de réduire le coût de la réparation (comme le plan « Coup de pouce vélo », qui offrait 50 euros sur la réparation d’un vélo, jusqu’en mars 2021, ndlr). Il y a aujourd’hui beaucoup de demandes sur ce secteur, et je pense qu’on verra les effets positifs de ces créations d’emploi en 2022.

homme réparation
homme réparation

Crédits photos
© Flore Berlingen
© Krizjohn Rosales / Pexels
© Nikola Đuza / Unsplash
© Andrea Piacquadio / Pexels

Partager