# Elections2022

Et si l’on trouvait des réponses à l’abstention ? Rencontre avec Dorian Dreuil de A Voté

Publié le 4 juillet 2022 à 22h00

Dorian Dreuil est co-créateur de l’association A Voté, une jeune ONG, créée en septembre 2021, qui cherche à lutter contre l’abstentionnisme aux élections. Mais qui s’est aussi et surtout donné pour mission de réengager la société civile autour des enjeux démocratiques. Association non partisane, A Voté a lancé plusieurs campagnes de sensibilisation aux problèmes liés à l’abstention et à la mal-inscription sur les listes électorales.

Quelques semaines après la fin de cette longue période électorale, nous avons pu dresser avec lui le bilan de cette première année de lancement pour A Voté, mais aussi faire le tour des solutions qui pourraient réduire l'abstentionnisme. Rencontre.

Quelles sont les origines de l’association et quelles sont ses ambitions premières ?

Dorian Dreuil :

Ce fut d’abord une rencontre, celle avec Flore Blondel-Goupil, co-créatrice de A Voté, après les élections régionales de 2021. Pour nous, le chiffre de l’abstention pour ces élections [65,31% au second tour, NDLR] est le symptôme d’une rupture profonde avec les institutions. Nous avions aussi la conviction qu’il manquait en France une organisation indépendante et apartisane qui puisse travailler sur ce sujet et mobiliser les citoyens qui n’ont plus confiance en la politique.

On a réuni une équipe, créé une petite communauté, puis on est allé auditionner des experts et des universitaires sur ce qui touche à l'abstention. Il y a un premier sujet qui nous a immédiatement interpellé et sur lequel on a voulu faire campagne, c’est la mal-inscription sur les listes électorales. 

On a beaucoup parlé avec Jean-Yves Dormagen, professeur à l’université de droit de Montpellier et qui a écrit un livre qui s’appelle La démocratie de l’abstention avec Vincent Pons, professeur associé à Harvard et qui avait notamment travaillé sur les campagnes de François Hollande. C’est avec eux que l’on a identifié le sujet de la mal-inscription.

De quoi s’agit-il exactement ?

Dorian Dreuil :

C’est un véritable bug démocratique et, en plus, on peut avoir un impact facile dessus. Depuis une vingtaine d’années, dès que l’on atteint l’âge des 18 ans, on est inscrit automatiquement sur listes électorales à partir de son recensement, c’est-à-dire là où l’on habite, donc généralement chez ses parents. 

Or, on vit dans une société qui encourage de plus en plus la mobilité, notamment chez les jeunes. Et ce qui est paradoxal, c’est qu’à peu près tout nous suit lorsque l’on déménage : les impôts, la taxe d’habitation, les aides sociales, etc. Sauf son bureau de vote, qui nécessite une procédure particulière dans un délai contraint ! Entre les complexités des démarches et la méconnaissance des dates limites, on s’est retrouvé en 2017 à avoir près de 6 millions de personnes considérées comme mal-inscrites. 

Ce n’est pas qu’un sujet technique, comme l’ont montré Jean-Yves Dormagen et Céline Braconnier dans leurs études : il y a une conséquence sur l’abstention, puisque selon eux être mal inscrit entraîne trois fois plus de chances d’être abstentionniste. On est l’une des dernières démocraties dans le monde à avoir un système pareil.

Comment avez-vous tenté d’adresser cette problématique et celle de l’abstention ?

Dorian Dreuil :

On a lancé la structure avec une tribune dans Le Monde en septembre 2021 aux côtés de plusieurs associations, pour alerter sur les enjeux d’une abstention record. 

C’était à moins d’un an des élections et l’on a décidé de ne pas chercher de financement, parce que l’on souhaitait éviter toute récupération partisane. Une agence de com’ nous a fait bénévolement l’architecture numérique, puis est venue la grande question : comment on touche les “vrais” jeunes, pas ceux de Sciences Po ou des partis, mais ceux derrière le périph ou qui ne sont pas intéressés par ces sujets ? 

Beaucoup de gens nous donnent alors des conseils fabuleux, notamment sur les manières d’être présent sur les réseaux. C’est un début, mais on veut embarquer les plateformes. Il faut partir du principe que la démocratie est l’affaire de tous et que les marques, entreprises, collectivités locales et services de l’Etat doivent s’engager sur ce sujet. 

C’est comme ça qu’on lance notre première opération avec Meta, Ouest France et 20 Minutes. On a créé un chatbot sur Whatsapp, dans une logique très servicielle, pour réunir toutes les infos à savoir sur l’inscription sur les listes, le fonctionnement de la procuration, les dates de scrutin, etc. En février, on a lancé une campagne avec Tinder : on a voulu faire matcher les utilisateurs avec la démocratie grâce à des vidéos sur les dates limites des inscriptions sur les listes électorales. En mars, on a lancé une nouvelle campagne avec l’assistant vocal d’Amazon Alexa. Beaucoup de gens lui demandaient pour rire pour qui elle allait voter, ce à quoi elle ne répondait pas. Nous, on a fait en sorte qu’elle explique qu’elle propose aux gens de les aider à se préparer à aller voter avec l’ONG A Voté. 

Enfin, on a voulu faire des campagnes de terrain. On a noué un partenariat avec l’ALJT, l’association de logement des jeunes travailleurs - que personne ne va voir. On a fait du porte à porte là-bas, toujours dans cette logique servicielle, pour aider et encourager les gens à voter. On a fait d’autres événements, comme un partenariat avec Lime en offrant quelques minutes de trottinette pour aller voter ou un autre avec les cinémas MK2 avec un panneau avant les films “N’oubliez pas d’éteindre votre téléphone et d’aller voter aux élections législatives”.

Pour quel résultat ? Quel est votre sentiment, post période électorale ? 

Dorian Dreuil :

On a trois indicateurs. Le nombre de personnes touchées par l’ensemble de nos campagnes, et l’on est environ à 10 millions. Le nombre d’utilisateurs des différents outils d’A voté pour mettre à jour leur inscription, et l’on est à 400 000. Et enfin le nombre de retombées presse. Il y en a eu près de 250 de janvier à avril environ, ce qui était très positif pour nous.

Au-delà de l’ONG, quelles stratégies adopter pour réduire l'abstention en tant que société démocratique ?

Dorian Dreuil :

Je pense que l’on est à un tel point d’urgence démocratique que l’on devrait avoir un mouvement global, similaire à celui qu’on a vu il y a quelques années avec la prise de conscience écologique dans les entreprises et la création de la RSE. C’est-à-dire ne plus se contenter des panneaux d’affichage ou des spots TV, mais casser les codes et rapprocher le temps démocratique des gens grâce à de nouveaux moyens. 

On a beaucoup dit que les jeunes avaient des opinions et une volonté de s’engager, mais différemment. Que les urnes n’étaient plus leur moyen d’expression politique privilégié. Qu’en penses-tu ?

Dorian Dreuil :

C’est quelque chose que l’on a ressenti, oui. Il y a deux sentiments : le politique n’a plus d’impact dans la vie quotidienne des gens et des jeunes, mais n’en a pas non plus dans les grandes crises et défis du siècle. Il y a ce sentiment que le pouvoir n’est plus dans le politique. Il y a une citation dans Game of Thrones qui dit : “Le pouvoir réside là où on se le figure”. Et aujourd’hui, les jeunes ne se le figurent plus dans le politique et la politique. 

Ensuite, on a un changement de rapport au temps démocratique. La succession de crises, de l’enjeu climatique à la crise en passant par le Covid, réduit le rapport au temps démocratique. On ne peut plus leur dire tous les cinq ans : si vous êtes dans ceux qui gagnent, tant mieux, si vous êtes dans l’autre camp, attendez quelques années. Il faut une nouvelle manière d’aborder la démocratie.

Comment faire ?

Dorian Dreuil :

On a l’exemple du Parlement bruxellois, qui a des commissions délibératives où, dans le cadre d’un mécanisme institutionnalisé, prévu, on peut déclencher des commissions avec un tirage au sort de 15 députés et 45 citoyens et qui à la fin vont rendre leurs conclusions au Parlement bruxellois. 

Je trouve que c’est intéressant, ce sont des choses dont on peut s’inspirer. Il faut aussi écouter le silence des urnes. On est allés au festival Solidays, pour notre premier événement hors période électorale, avec A voté. On a installé une urne sur les innovations démocratiques pour que les festivaliers puissent choisir ce qu’ils trouvent de plus intéressant. Les 300 bulletins qu’on avait imprimés pour les trois jours sont partis en quelques heures le vendredi. 

En un mot, il n’y a pas une solution miracle et il y a urgence. Il faut aller chercher des solutions, faire bouger les choses. La rupture est consommée avec les institutions et il faut appuyer sur tous les boutons quand il y a urgence, selon nous : questionner le vote par correspondance, l’allongement du durée du scrutin, la proportionnelle aux élections législatives, etc. Ce sont d’ailleurs les trois sujets qui ont été préférés à Solidays.

C’est une forme d’immobilisme des institutions que vous questionnez, en somme. 

Dorian Dreuil :

Oui, complètement. Plus il est simple de voter, plus on vote. Et c’est notamment vrai pour les jeunes. Le mantra qu’on essaie d’avoir, c’est : quelles innovations démocratiques peut-on imaginer pour une démocratie plus ouverte et plus inclusive ?

Auteur : Benjamin B

Crédit photo : Theresa Thompson / Flickr

Partager