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La folle histoire de la PlayStation
Publié le 2 janvier 2026 à 11h30

En 1994, Sony lance la PlayStation et bouleverse le marché du jeu vidéo. Née d'une rupture humiliante avec Nintendo, cette console deviendra un phénomène culturel avec plus de 100 millions d'unités vendues. Retour sur une revanche qui a changé l'industrie.
Tout commence par une trahison. Nous sommes en juin 1991, au Consumer Electronics Show de Chicago. Sony s'apprête à présenter fièrement son partenariat avec Nintendo pour développer un lecteur CD-ROM destiné à la Super Nintendo. Mais le lendemain, coup de théâtre : Nintendo annonce publiquement qu'il travaille finalement avec Philips. L'humiliation est totale. Dans les rangs de Sony, c'est la consternation. La plupart des dirigeants veulent tourner la page et oublier le jeu vidéo, ce marché de « jouets pour enfants » qui ne les intéresse guère. Mais un homme refuse d'abandonner : Ken Kutaragi.
A charge de revanche
Kutaragi n'est pas un cadre comme les autres chez Sony. Cet ingénieur brillant et têtu est fasciné par le potentiel du jeu vidéo. C'est lui qui avait développé la puce sonore de la Super Nintendo quelques années plus tôt. Et c'est lui qui, face à l’affront de Nintendo, transforme l'affront en opportunité. « C'est comme si nous avions loué un bureau dans un gratte-ciel et qu'on nous expulsait à la dernière minute », expliquera plus tard Shigeo Maruyama, son allié chez Sony. « C'est agaçant, mais le sujet est clos. »
Bien évidemment pour Kutaragi, rien n'est clos. Il retourne le récit, gonfle l'incident, parle d'honneur bafoué. Et finit par convaincre les dirigeants sceptiques de Sony de le laisser développer une console autonome. Son argument massue ? Le CD-ROM, cette technologie que Sony maîtrise parfaitement et qui va tout changer.
La révolution du CD-ROM
Là où Nintendo s'accroche à ses cartouches (et à leurs marges confortables), Kutaragi mise tout sur le disque compact. Un CD peut stocker jusqu'à 650 mégaoctets, soit 15 fois plus qu'une cartouche Nintendo 64. Cette capacité permet des prouesses impossibles auparavant : des mondes en 3D immenses, des cinématiques dignes du cinéma, des bandes-son orchestrales. Et surtout, les CD coûtent une fraction du prix des cartouches à produire, ce qui libère les développeurs de jeux.
Quand la PlayStation est dévoilée en octobre 1993, c'est un choc visuel. Entre la Super Nintendo et cette machine grise au design épuré, il y a un gouffre technologique. Son processeur MIPS cadencé à 33,9 MHz (ridicule aujourd'hui, révolutionnaire à l'époque) permet d'afficher 360 000 polygones par seconde. La 3D en temps réel devient enfin accessible.
Un lancement millimétré
Le 3 décembre 1994, la PlayStation débarque au Japon, une semaine après la Saturn de Sega. Sony vise large : pas seulement les gamers hardcore, mais les adolescents, les jeunes adultes, ceux qui en ont marre des mascottes enfantines. Les campagnes publicitaires sont provocantes, urbaines, branchées. Le message est clair : le jeu vidéo grandit avec vous.
Côté prix, Sony frappe fort. À l'E3 de 1995, face à Sega qui annonce sa Saturn à 399 dollars, le représentant de Sony monte sur scène, dit juste « 299 dollars », et quitte les planches sous les applaudissements. Mais une console ne vaut que par ses jeux. C’est bien là que Sony a tout compris. L'entreprise courtise les développeurs tiers, leur offre des outils simples, des coûts réduits, une liberté créative. La PlayStation ne se contente pas de bien se vendre, elle change la perception du jeu vidéo.
L'héritage d'une revanche
Fini le truc de gamins : on parle désormais de PlayStation dans les magazines lifestyle, on la voit dans les clips, les films. C'est un objet culturel au même titre qu'un Walkman ou une chaîne hi-fi. Cette manette aux boutons en croix, cercle, triangle et carré devient iconique. Le concepteur Teiyu Goto expliquera plus tard leur signification : le cercle et la croix pour les décisions oui/non, le triangle pour la caméra, le carré pour les menus. Une grammaire visuelle qui perdure encore aujourd'hui.
Trente ans plus tard, l'empire PlayStation est toujours debout. La PS2 deviendra même la console la plus vendue de tous les temps. Nintendo, celui qui avait snobé Sony en 1991, doit aujourd'hui composer avec un concurrent devenu géant. Sega, qui dominait l'arcade, a quitté le marché des consoles. Ken Kutaragi, lui, est passé à la postérité comme le « père de la PlayStation » montrant que dans le jeu vidéo, comme ailleurs, c'est souvent en perdant la face qu'on finit par gagner la partie.
Autrice : Carla P
Crédit Photo : Nikita Kostrykin/Unsplash

